challenge14g

Je suis perturbée -- pour ne pas dire un peu déçue -- par l'épisode 48, le Théâtre Fantôme (d'ailleurs si quelqu'un connait le pourquoi de ce titre je suis preneuse...*). Troublée en tout cas, par l'intervention "magique" de Méléagan, qui influence la pythie, lui soufflant son texte, prenant la place des dieux, afin de pousser Arthur à se "saborder"...

Jusqu'à présent, Méléagan, c'était le personnage maléfique par excellence, tout entier porteur de menace, mais jamais ouvertement magicien, jamais non humain.
Certes, il se dit la Réponse, envoyée par les dieux ("eh oui, ma p'tite fée, la réponse à votre pathétique désastre", V, 21), encore que cela puisse être compris dans un sens plus terre à terre ; c'est nous spectateurs, qui interprétons ce mot de "réponse" comme un écho à cet épisode prophétique, la Réponse, IV, 49.
Certes, il semble lire dans les coeurs, il pose les questions problématiques, oriente les décisions, de Lancelot, puis d'Arthur. (Dans l'épisode V, 45, Anton, il ne parle quasiment pas, mais ses questions insidueuses sont suffisantes pour emmener le dialogue là où il le désire.)
Il se présente comme un être au-delà de la vie ("la vie n'a pas été la partie la plus palpitante de mon... existence") ; un être à la fois mort et en vie, une créature surnaturelle ("Moi, quand j'ai plus rien à faire ici, je me retire... Plus une goutte d'eau. Plus un rayon de soleil. Je me dessèche, de la tête aux pieds, en un petit cadavre sous un tas de feuilles... Les saisons me survolent sans me soupçonner... (...) Alors là, j'ouvre un œil, je rampe, mangeant la neige, léchant l'eau croupie... et mes ennemis tressaillent, car à me voir boire, ils comprennent que je suis de retour.")

Mais sa véritable arme jusqu'alors c'était uniquement la menace, la parole, la voix (et quelle voix!). Jamais il n'a réellement prouvé son lien avec les dieux, jamais il n'a manifesté de pouvoir magique -- c'est même tout le contraire qui se produit, quand il révèle à Lancelot que "la marionnette n'était pas enchantée, j'ai menti ", après l'avoir enjoint à frapper la marionnette d'Arthur d'un coup de couteau. Il nie la magie mais affirme le pouvoir de la parole, le mensonge, la perfidie.

Or cette fin de livre V l'éclaire d'un jour nouveau, l'échec de Lancelot l'obligeant à sortir de son inaction. Il remplace la parole par l'action, dans son rôle de guide (il dit qu'il n'est pas payé "pour faire la conversation" V, 44) ; c'est surprenant, dépaysant... angoissant.

Toute cette nouveauté dans le champ de ses actions semble atteindre son paroxysme dans l'épisode post-théâtre, qui pourtant l'évoque dans son titre, V, 48, le Théâtre Fantôme. Cette intervention directe dans la destinée d'Arthur, cette grotesque manipulation est un gros morceau à avaler, pour moi pauvre fan à genoux devant le diabolique Méléagan, dantesque sans même avoir à bouger, rien qu'avec la voix et les mains.
Toutefois, on peut envisager de voir cela non pas comme de la magie, ce qui ferait de Méléagan un être définitivement surnaturel, et plus juste à la limite entre deux mondes, un monstre d'illusion ; Méléagan manipule la pythie, faussant le jugement d'Arthur, mais grâce, là encore, à son arme de prédilection, la parole. Il influence, il parle et fait réfléchir ; Prisca est juste plus réceptive, et Arthur dupé, parce qu'il pensait entendre la parole des dieux.

{J'ai trouvé ça troublant et très bien vu : les enfants qui fuient comme une volée de moineaux à l'approche de Méléagan. Le patron des itinérants, quant à lui, reste près de lui, c'est son ami ("les saltimbanques sont un peu les amis de tout le monde" V, 47)... Sans doute parce que les comédiens manient l'art de la parole tout autant que Méléagan, parce que l'homme en noir est lui aussi un "itinérant", en quelque sorte.}

* Peut être l'évocation de l'aspect immatériel, intangible du théâtre, qui crée une fenêtre dans la réalité, vite refermée dès que le jour se lève. Fantôme donc, parce que sitôt le soleil levé, il ne reste que l'estrade et des comédiens en apparence affables ("Mais on vous aime, nous." V, 48).