J'avais fait tout une belle entrée en matière, sur le fait que j'allais pas souvent au théâtre, que ça avait un aspect sacré à mes yeux, parce que chaque représentation était unique, et qu'elle subsistait uniquement dans la mémoire des spectateurs, mais ce *miiip* de pc m'a tout effacé, et donc vous avez la version écourtée, parce que j'ai les nerfs. Gravement.

J'ai un faible tout particulier pour le dramaturge anglais Edward Bond, connu pour des grandes pièces, La compagnie des hommes, Pièces de guerre (mise en scènes par Alain Françon, avec Carlo Brandt, le magnifique), situées dans un futur apocalyptique qu'on espère ne jamais voir advenir, et d'autres plus courtes, qui sont d'après lui des sortes d'agrandissements de l'univers de base, telles Chaises ou encore Si ce n'est toi.

On va donc au théâtre un samedi soir, à la Criée, sur le Vieux Port, dans une toute petite salle, mais on est aussi en 2077, puisque c'est à cette époque que Bond situe l'action de sa pièce.
La scène est nue, grise, avec seulement une table et deux chaises noires. Une femme se tient assise, immobile pendant de longues minutes, tandis que la musique, lancinante, angoissante, structure le temps. On tape à la porte, après un long moment elle se lève et ouvre la porte à la volée, mais il n'y a personne. Elle se rassoit et on comprend que ce manège dure depuis un moment déjà.
Arrive son mari, puis son frère, plus tard, tous deux porteurs de leur propre vision de l'extérieur en crise.

Cette pièce se fonde selon moi sur l'irruption dans l'univers domestique maîtrisé -- cet appartement futuriste, gris, dépouillé, où mêmes les fenêtres ont été supprimées, dans cet avenir où les souvenirs, le passé ne sont plus tolérés -- du monde extérieur, perturbant, bouleversant l'équilibre précaire de la routine de l'intimité. Si on ne voit jamais personne derrière la porte, c'est justement parce que la porte n'est que le symbole, le seuil entre le monde connu et la chaos décrit par les deux personnages, puis par la femme quand elle sort à son tour.

La mise en scène est sobre, parce qu'elle use très justement d'effet classiques et maîtrisés : la musique, les éclairages. La musique, toujours la même, marque les moments où les personnages se retrouvent seuls en scène, seuls avec cette menace derrière la porte. La lumière, tantôt rasante, tantôt plus vive, provenant d'un côté ou de l'autre de la scène, symbolise les moments du jour et de la nuit, mais de manière chaotique, non linéaire.
D'autres éléments sont plus incertains, comme la symbolique du manteau réversible, d'un côté piqué de cuillers, de l'autre d'osselets, où le jeu de mot du titre français, Si ce n'est toi ("c'est donc ton frère" nous dit LaFontaine), renvoyant peut être à l'importance du personnage du frère, qui n'existe pas en anglais (Have I None)...

L'aspect fondamentalement dérangeant de cette pièce repose sur la mention constante de l'extérieur, son intrusion dans la routine, à travers les discours des personnages. J'ai appris récemment le mot technique pour parler de ce genre d'écriture, et je vais vous en faire part, il s'agit d'hypotyposes, le fait le faire apparaître par la parole des images dans l'esprit des spectateurs.
Bien que de l'autre côté de cette fausse porte de théâtre il n'y ait rien sinon un autre mur, qui figure un couloir, quand le mari l'ouvre et décrit ce qu'il voit au bout de la rue, on le voit avec lui, et quand les personnages racontent ce qu'ils ont vu dehors, on s'imagine l'avoir vu nous aussi.
C'est une sensation perturbante après coup, tant les scènes décrites tiennent plus de l'épisode de Doctor Who que d'une quelconque réalité référentielle connue du spectateur. Les scènes de suicide collectif, les gens, engoncés dans des manteaux, qui se suicident en se jetant d'un pont, coulant comme des pierres. On se figure aisément les gens perchés comme des oiseaux, leur chute.

Un autre aspect important de la pièce, est la notion de vérité, constamment niée, rendue impossible. Aussi bien dans l'univers domestique censément connu que dans ce vaste monde dévasté à l'extérieur, il ne peut y avoir de vérité, justement parce que ce que nous en savons, tout ce que nous voyons, passe par les récits des personnages, qui, bien que seulement trois sur scène, ne sont jamais au diapason.
Le mystère des suicidés, qui n'ont "plus de visage", qui ont subitement tous le même mode opératoire au même moment -- mais pas le même dans les deux récits de ces scènes, faits par le frère et le mari -- n'est jamais levé, pas plus que les raisons qui ont poussé cette société à bannir les souvenirs.

Dans cette multiplicité de "versions", le spectateur est perdu, il ne sait que croire. De la même façon, le propos de la pièce reste à la discrétion du spectateur. Faut-il y voir une critique d'un monde fascisant, qui interdit l'originalité (la mention du tableau dans le premier récit, ce tableau qu'un vieille femme pend à un clou sur un mur en ruine, comme si c'était un acte délictueux, ce tableau que le mari retourne voir, raccroche, puis la femme à son tour, au cours de son escapade), le changement (toute la psychose qui s'installe autour de l'appartenance des chaises à untel des époux et de l'intrusion de l'élément perturbateur qu'est le frère), allant même jusqu'à bannir les fenêtres qui, au lieu d'ouvrir sur un ailleurs possible, ne renvoyaient qu'un reflet de mort? Ou bien plus largement une mise en garde contre un futur terrifiant et pourtant, par bien des aspects, familier, proche?

C'est toute l'ambiguïté et le tour de force de cette pièce : montrer le néant, la destruction, la mort et en fait ne rien montrer, juste des gens aseptisés par le système, que leur humanité revient hanter.