En cette époque désespérée -- désespérante -- où mai 68 n'est plus qu'un prétexte pour faire de l'audience, où Christophe Mae est "l'événement musical de l'année", et où même ceux qui ont voté Sarko commencent à s'en mordre les doigts, moi je suis perdue dans un passé révolu, parce que c'est quand on a 20 ans qu'on peut rêver, après c'est fichu.

En ce moment, entre autres Jim Morisson, Pete Townshend et Jimmy Plant Led Zeppelin (...Shameonme), je me suis trouvée une nouvelle idole : David Bowie. Oscillant entre l'extase de gosse sur les chansons de (The Rise and the Fall of) Ziggy Stardust (and the Spiders from Mars) et l'amour infini pour une créature à part qui incarne cette partie punk glam du rock des 70's, je vis dans un monde à part où Life on Mars est la bande-son de l'année et où The Man Who Sold the World n'est pas connu comme une chanson de Nirvana.

De fil en aiguille, pour remonter le temps, j'en suis venue à lire ce livre dont ma mère m'avait tant parlé, quand j'étais gosse, et dont je n'avais jamais dépassé les premières pages : L'homme tombé du ciel/The Man Who Fell to Earth, de Walter Tevis.
Livre de 1963, adapté au cinéma en 1976, avec Bowie dans le rôle titre, celui de l'extraterrestre. Je n'ai pas vu le film, mais l'image mentale de Bowie m'a suffi pour l'intégrer au roman.
(Ce n'est qu'une remarque en passant, mais les deux titres, à la fois la traduction et la version originale, sont intéressants de par le point de vue opposé qu'ils adoptent -- d'où est tombé cet homme, tel un ange déchu, ou bien où il a atterri. Toutefois les deux gardent le terme d'"homme", l'humanité étant paradoxalement le centre de ce roman qui a pour héros un alien.)

Un roman particulièrement sensible et désenchanté, l'image futuriste d'une Amérique des années 70, le tout écrit par un professeur de littérature en 63.
Dans les livres de SF, ce que je préfère c'est ce genre de rétro-futurisme suranné, où les innovations techniques inventées par l'extraterrestre Thomas Newton ("Tommy"! *__*) n'ont à nos yeux plus rien de novatrices.

Dans ce livre au rythme très lent, patient, mesuré, on découvre un alien, qui a atterri en Amérique pour se bâtir une solide fortune, en vendant des brevets techniques, afin de construire un autre vaisseau plus grand et de retourner chercher les siens sur leur planète mourante.
C'est somme toute assez banal, avec un discours à la fois critique sur cette Amérique pré-crise économique sur fond de guerre nucléaire latente et de welfare state, et des propos techniques, écologistes avant l'heure, et pourtant c'est puissant, émouvant.

On découvre l'extraterrestre, son projet, ses doutes,s es aspirations, et en parallèle on suit la vie d'un chimiste désabusé, qui a le sentiment d'avoir raté sa vie et que la rencontre avec ce non-homme, alors devenu milliardaire, inventeur de génie, va transformer.
Ces deux êtres en théorie aux antipodes l'un de l'autre sont au diapason, émotionnellement parlant. Progressivement, T. Newton, l'alien, l'Anthéen, se met à comprendre, à fréquenter les humains, et petit à petit à leur ressembler -- il finira brisé par le système, comparé à la fin par le chimiste Bryce au héros de 1984 au cours des dernières pages de ce roman.

Outre un roman politique, un document socio-culturel et une prodigieuse tranche de science fiction, c'est une oeuvre profondément humaine, bien que son héros ne soit pas un homme. La lenteur, les changements successifs de point de vue -- principalement entre Newton et Bryce -- rendent les héros désespérément proches de nous. La fin en est d'autant plus poignante et vraie.

Au-delà de tout ça, c'est aussi un conte, un assemblage ludique de références culturelles, artistiques et littéraires ; la référence à Rumplestiltskin, ce nain des contes de Grimm qui n'est vaincu que lorsque l'on connaît sa véritable identité, qui vient pour voler le bébé de la princesse mais qui pourtant l'aide à survivre -- le parallèle avec l'arrivée de Newton l'Anthéen est saisissant, très subtil, lui qui vient à la fois chercher de l'aide pour son peuple, sans révéler sa vraie nature, et se demande s'il va sauver l'humanité (de la guerre nucléaire à venir). Par défi ou par jeu, il brûle d'envie de se confier.

Si Thomas Newton décide en fin de compte de ne pas sauver l'humanité c'est qu'à travers ses yeux d'étranger, Tevis juge sa propre époque, le futur qu'il envisage, à la manière d'un Montesquieu ou d'un Swift (les voyages de Gulliver), et que ce qu'il fait voir à son extraterrestre trop humain n'a pas lieu d'être sauvé, en fin de compte.
Au-delà d'un roman historiquement daté, c'est un peu une fable universelle qui se déploie ; chaque époque a ses démons, mais chaque époque veut croire qu'il existe des "sauveurs" pour la juger, la sauver.