Je ne suis pas apte à lire des romans policiers, et mon esprit, quand trop de suspense et de mystère l’assaille, a tendance à courir trop avant pour se perdre finalement dans des méandres incertains. Il est des romans qui n’ont de policier que le nom. Il est des auteurs qu’il faut révérer parce que leur monde personnel est peut être plus vaste que le monde réel. Et il est surtout des auteurs qui manient les mots avec un tel plaisir, une telle dextérité que c’en est rassurant.

Fred Vargas ne cessera jamais de m’émerveiller, et me replonger dans son monde fait d’échos et de petits riens est un de ces plaisirs rares, qu’il faut choyer et ne pas laisser gâter par les médisants. Ceux qui voudraient plus d’action, plus de vraisemblance, moins de précautions et moins de poésie. Ceux qui, jaloux ou tout simplement incapables de s’abandonner aux mains d’un auteur et de se laisser entrainer “de l’autre côté”, relèguent ces livres au rang de phénomènes littéraires, ceux qui reprochent à l’auteur de trop “s’écouter écrire”. Moi je reproche au contraire à tous ces auteurs contemporains de ne pas écouter leurs propres écrits, ne pas croire en leurs mondes, si tant est qu’ils en soient dotés.

La force et l’originalité, c’est la paresse de son héros, de tous ses héros, des hommes si caricaturaux qu’ils en deviennent aussi réels que peuvent l’être les personnages de Pratchett. Un monde cohérent, plaqué sur le nôtre et pourtant si différent. L’intrigue n’a jamais rien de spectaculaire, ce n’est que du vent, un nuage que suit pensivement le rêveur commissaire. Ici, Dans les bois éternels, c’est un fantôme, des blessures du passé, des gens qui cherchent vengeance mais qui le font en secret, sans même parfois en être parfaitement conscients.

On a envie d’y croire… de s’immerger totalement dans ce monde alternatif, où les croyances moyenâgeuses permettent de résoudre des enquêtes policières, où les vieux sont pleins de sagesse bourrue et de secrets, où les policiers ont tous des lubies et des dons insoupçonnés. Et puis qui refuserait de se laisser entrainer dans le sillage incertain du petit commissaire ? Un flic bien improbable, mais à y bien regarder pas plus déplacé que tout le reste de ce monde fictif. Celui qui fait attention aux présages, aux ombres, qui ne réfléchit qu’en marchant, Béarnais sombre tout juste descendu de ses montagnes.

Ce qui se rapprocherait, littérairement parlant, de ce cheminement poétique dans un monde si semblable au notre et pourtant tellement insoupçonné, ce sont les romans de Jean Giono, et je pense surtout à Que ma joie demeure. Les vieux sont écoutés, la nature a une place plus que primordiale, menacée par la mécanisation et la deshumanisation. Et on cherche la poésie de la vie, à travers les facéties de l’étranger, Bobby, celui qui parle de la “graine des ailes” qui pousse dans les épaules des chevaux, qui veut planter des fleurs dans la vallée et donner les graines aux oiseaux… Les traditions qui se font sans qu’on ne sache comment.

Adamsberg, c’est un bout des Pyrénées descendu à Paris, un flic improbable aux qualités pourtant indéniables. La tension qui l’habite, malgré ses airs de rêveur, ses yeux absents et son apparence froissée, est le contrepoint salvateur qui donne de la force à ces romans. Il suit une lubie, un “rien”, une intuition, que personne d’autre que lui n’est à même de ressentir ou même de suivre. Il la tient jusqu’au bout, il ne lâche rien, même si ça doit le mener à sa perte. Heureusement pour lui, il est bien entouré, avec Danglard, le dévoué surdoué qui se voit moche et vit dans l’ombre de son commissaire.