J’ai parfois ces espèces de bouffées d’amour, pures, déraisonnées, pour un peu tout et n’importe quoi. Les « moments parfaits ». Aleksandr Vassiliev. J’aime cet homme, et par moments je m’en souviens, comme on se rappelle soudain qu’on est en train de respirer, ou que le ciel est bleu. Il fait partie de moi, comme bien d’autres avant lui, car quand j’aime, j’absorbe, je fais mien. C’est un peu angoissant comme sensation, légèrement oppressant.

A quoi est dû cet amour ? Comment le dater, l’expliquer ? De petites bulles d’amour qui éclatent comme du savon. La voix. Elle est belle sans être belle. Différente. Parce qu’elle prononce des mots inconnus, qui sonnent étrangement. (Ces derniers temps, je m’émerveille en voyant (imaginant ?) à quel point la langue que l’on parle façonne notre visage. Le russe vient de plus loin, dans la gorge, plus bas, plus profond, et ça modifie toute la physionomie faciale.)

Mais qu’est-ce que j’aime, alors ? La musique, l’homme ? C’est étrange, un amour pareil pour des chansons qu’on ne comprend pas – je commence à saisir des bribes, des mots au vol, colorés et luisants comme des pièces de monnaie dans une rivière, un flot de paroles. La première chanson de Splin qu’on m’a fait écouter, je ne l’ai pas aimée. Le clip était sombre et oppressant, la chanson encore plus. Pourquoi cette même chanson me donne à présent envie de serrer bien fort celui qui la chante ? Quel a été l’enchaînement, de chansons, d’émotions, il y a de ça deux ans maintenant, qui a abouti au culte que je voue aujourd’hui à cet homme ?

Je pense que ce n’est pas pour rien que je n’arrête pas de dire, en riant, que chacune de leurs chansons est ma préférée. Chaque chanson est une succession de petits moments parfaits, agglutinés comme des cellules musicales, pour former un tout parfait et imparfait à la fois. Car j’aime aussi les creux, les ressacs, les imperfections, appelons ça comme on voudra. J’aime le décalage qui existe dans une chanson de 96, j’aime la nouveauté du dernier album, j’aime l’aspect rocailleux que prend la voix chaude de Vassiliev avec le temps...

Les clips, les lives, c’est ce qui m’a achevée, marquée au fer, je pense. Je ne vois pas un artiste que j’aie autant traqué sur youtube. Peut-être parce qu’à l’époque des Cranberries, de Gamma Ray et de SOAD (mes trois grands piliers musicaux, les trois groupes avec lesquels j’ai appris l’anglais), je n’avais pas internet.

Et à côté de ces petits éclairs d’amour instantané, il y a cette sensation étrange qui ressurgit parfois, cette petite voix qui s’exclame que je suis en train d’écouter une chanson écrite dans une langue étrangère. Et la sensation s’estompe, parce que musicalement, ces chansons me sont familières, et que la langue prend du relief, se dessine, prend du sens même.

Je me dis que si j’arrive à retrouver cet amour aveugle pour une langue inconnue qui m’avait prise à la gorge, vers 9-10 ans, avec les Cranberries, quand j’avais décidé d’apprendre l’anglais, je pourrais ranger Splin auprès de mes autres piliers, et dire que c’est le groupe qui m’a appris le russe...

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