Il y a un petit mois, j'entre chez Gibert avec une pote, et je manque de faire une crise d'apoplexie devant les piles et les piles de Fred Vargas tout neuf, tout énorme, tout inédit qui s'amoncellent à l'entrée. Quoi, comment, un nouveau tome et personne ne m'avait rien dit ? Je l'ai saisi de mes petits doigts frémissants, serré jusqu'à la caisse et... jamais commencé.

Enfin, non, plus exactement je suis allée de dix pages en dix pages, pendant bien quinze jours, sans oser le dévorer. Parce qu'il y a un espèce de mythe qui s'est créé, et avaler ça comme du fourrage aurait été irrespectueux. Je ne pouvais pas lire avec des soucis en tête, je ne pouvais pas lire avec du boulot en retard, je ne pouvais pas lire quand il faisait beau, puis quand il pleuvait. Excuses.

Il y a surtout que l'histoire ne m'emballait pas du tout. J'avais un écho lancinant des excellentissimes polars de Pierre Lemaître, et Adamsberg, déjà pas bien grand, se trouvait éclipsé par le souvenir fugace du nain génial de Lemaître, Camille Verhœven. L'écriture que j'avais autrefois adulé m'a semble fade, pleine d'aléas inutiles et de scories étranges. Le narrateur comme fou, semble se substituer aux personnages, et on ne sait plus vraiment qui parle, de l'auteur ou des héros.

A chaque reprise/abandon (délaissement, dirons-nous, on ne peut pas abandonner un nouveau tome, c'est impossible), le thème central du roman changeait, et à chaque fois c'était un nouveau sourcil haussé, une nouvelle pelletée de nuages, assaisonné d'histoire pour se donner un genre, mais pas vraiment ma tasse de thé. Paris, suicides qui n'en sont pas, personnages hauts en couleur et terrain connu. Puis la campagne, des chevaux, des histoires de famille et des secrets. Soit. Arrive l'Islande, et un horrible secret assorti d'une légende. Euh. Et là, patatras (ou génie ?), Robespierre. Quoi ?

J'avoue, j'ai été prise d'une torpeur interloquée pendant bien deux tiers du livre. A lire par automatisme (ferveur, dévotion), mais sans y croire. Les personnages tant adorés ne sont plus que des caricatures d'eux-mêmes, on n'y croit plus. C'est parfois amusant, parfois poétique, mais on n'y croit plus.

Restent ces rares moments de grâce où toutes les pièces font clic. Pendant un court instant, on se dit oui, d'accord, c'est quand même très bon. Mais le reste tenait plus de la cacophonie. C'est dommage, et ça me donne envie de relire les premiers (pour vérifier qui, de moi ou de l'auteur, a tant changé). Nostalgie d'un personnage qui n'existe plus que brièvement, au cours d'une poignée de pages. Dommage.