Nao-Asakura's world

critiques de musique, films, séries tv

samedi 10 janvier 2009

Dans les bois éternels

Je ne suis pas apte à lire des romans policiers, et mon esprit, quand trop de suspense et de mystère l’assaille, a tendance à courir trop avant pour se perdre finalement dans des méandres incertains. Il est des romans qui n’ont de policier que le nom. Il est des auteurs qu’il faut révérer parce que leur monde personnel est peut être plus vaste que le monde réel. Et il est surtout des auteurs qui manient les mots avec un tel plaisir, une telle dextérité que c’en est rassurant.

Fred Vargas ne cessera jamais de m’émerveiller, et me replonger dans son monde fait d’échos et de petits riens est un de ces plaisirs rares, qu’il faut choyer et ne pas laisser gâter par les médisants. Ceux qui voudraient plus d’action, plus de vraisemblance, moins de précautions et moins de poésie. Ceux qui, jaloux ou tout simplement incapables de s’abandonner aux mains d’un auteur et de se laisser entrainer “de l’autre côté”, relèguent ces livres au rang de phénomènes littéraires, ceux qui reprochent à l’auteur de trop “s’écouter écrire”. Moi je reproche au contraire à tous ces auteurs contemporains de ne pas écouter leurs propres écrits, ne pas croire en leurs mondes, si tant est qu’ils en soient dotés.

La force et l’originalité, c’est la paresse de son héros, de tous ses héros, des hommes si caricaturaux qu’ils en deviennent aussi réels que peuvent l’être les personnages de Pratchett. Un monde cohérent, plaqué sur le nôtre et pourtant si différent. L’intrigue n’a jamais rien de spectaculaire, ce n’est que du vent, un nuage que suit pensivement le rêveur commissaire. Ici, Dans les bois éternels, c’est un fantôme, des blessures du passé, des gens qui cherchent vengeance mais qui le font en secret, sans même parfois en être parfaitement conscients.

On a envie d’y croire… de s’immerger totalement dans ce monde alternatif, où les croyances moyenâgeuses permettent de résoudre des enquêtes policières, où les vieux sont pleins de sagesse bourrue et de secrets, où les policiers ont tous des lubies et des dons insoupçonnés. Et puis qui refuserait de se laisser entrainer dans le sillage incertain du petit commissaire ? Un flic bien improbable, mais à y bien regarder pas plus déplacé que tout le reste de ce monde fictif. Celui qui fait attention aux présages, aux ombres, qui ne réfléchit qu’en marchant, Béarnais sombre tout juste descendu de ses montagnes.

Ce qui se rapprocherait, littérairement parlant, de ce cheminement poétique dans un monde si semblable au notre et pourtant tellement insoupçonné, ce sont les romans de Jean Giono, et je pense surtout à Que ma joie demeure. Les vieux sont écoutés, la nature a une place plus que primordiale, menacée par la mécanisation et la deshumanisation. Et on cherche la poésie de la vie, à travers les facéties de l’étranger, Bobby, celui qui parle de la “graine des ailes” qui pousse dans les épaules des chevaux, qui veut planter des fleurs dans la vallée et donner les graines aux oiseaux… Les traditions qui se font sans qu’on ne sache comment.

Adamsberg, c’est un bout des Pyrénées descendu à Paris, un flic improbable aux qualités pourtant indéniables. La tension qui l’habite, malgré ses airs de rêveur, ses yeux absents et son apparence froissée, est le contrepoint salvateur qui donne de la force à ces romans. Il suit une lubie, un “rien”, une intuition, que personne d’autre que lui n’est à même de ressentir ou même de suivre. Il la tient jusqu’au bout, il ne lâche rien, même si ça doit le mener à sa perte. Heureusement pour lui, il est bien entouré, avec Danglard, le dévoué surdoué qui se voit moche et vit dans l’ombre de son commissaire.

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lundi 28 avril 2008

The Man Who Fell to Earth - Walter Tevis

En cette époque désespérée -- désespérante -- où mai 68 n'est plus qu'un prétexte pour faire de l'audience, où Christophe Mae est "l'événement musical de l'année", et où même ceux qui ont voté Sarko commencent à s'en mordre les doigts, moi je suis perdue dans un passé révolu, parce que c'est quand on a 20 ans qu'on peut rêver, après c'est fichu.

En ce moment, entre autres Jim Morisson, Pete Townshend et Jimmy Plant Led Zeppelin (...Shameonme), je me suis trouvée une nouvelle idole : David Bowie. Oscillant entre l'extase de gosse sur les chansons de (The Rise and the Fall of) Ziggy Stardust (and the Spiders from Mars) et l'amour infini pour une créature à part qui incarne cette partie punk glam du rock des 70's, je vis dans un monde à part où Life on Mars est la bande-son de l'année et où The Man Who Sold the World n'est pas connu comme une chanson de Nirvana.

De fil en aiguille, pour remonter le temps, j'en suis venue à lire ce livre dont ma mère m'avait tant parlé, quand j'étais gosse, et dont je n'avais jamais dépassé les premières pages : L'homme tombé du ciel/The Man Who Fell to Earth, de Walter Tevis.
Livre de 1963, adapté au cinéma en 1976, avec Bowie dans le rôle titre, celui de l'extraterrestre. Je n'ai pas vu le film, mais l'image mentale de Bowie m'a suffi pour l'intégrer au roman.
(Ce n'est qu'une remarque en passant, mais les deux titres, à la fois la traduction et la version originale, sont intéressants de par le point de vue opposé qu'ils adoptent -- d'où est tombé cet homme, tel un ange déchu, ou bien où il a atterri. Toutefois les deux gardent le terme d'"homme", l'humanité étant paradoxalement le centre de ce roman qui a pour héros un alien.)

Un roman particulièrement sensible et désenchanté, l'image futuriste d'une Amérique des années 70, le tout écrit par un professeur de littérature en 63.
Dans les livres de SF, ce que je préfère c'est ce genre de rétro-futurisme suranné, où les innovations techniques inventées par l'extraterrestre Thomas Newton ("Tommy"! *__*) n'ont à nos yeux plus rien de novatrices.

Dans ce livre au rythme très lent, patient, mesuré, on découvre un alien, qui a atterri en Amérique pour se bâtir une solide fortune, en vendant des brevets techniques, afin de construire un autre vaisseau plus grand et de retourner chercher les siens sur leur planète mourante.
C'est somme toute assez banal, avec un discours à la fois critique sur cette Amérique pré-crise économique sur fond de guerre nucléaire latente et de welfare state, et des propos techniques, écologistes avant l'heure, et pourtant c'est puissant, émouvant.

On découvre l'extraterrestre, son projet, ses doutes,s es aspirations, et en parallèle on suit la vie d'un chimiste désabusé, qui a le sentiment d'avoir raté sa vie et que la rencontre avec ce non-homme, alors devenu milliardaire, inventeur de génie, va transformer.
Ces deux êtres en théorie aux antipodes l'un de l'autre sont au diapason, émotionnellement parlant. Progressivement, T. Newton, l'alien, l'Anthéen, se met à comprendre, à fréquenter les humains, et petit à petit à leur ressembler -- il finira brisé par le système, comparé à la fin par le chimiste Bryce au héros de 1984 au cours des dernières pages de ce roman.

Outre un roman politique, un document socio-culturel et une prodigieuse tranche de science fiction, c'est une oeuvre profondément humaine, bien que son héros ne soit pas un homme. La lenteur, les changements successifs de point de vue -- principalement entre Newton et Bryce -- rendent les héros désespérément proches de nous. La fin en est d'autant plus poignante et vraie.

Au-delà de tout ça, c'est aussi un conte, un assemblage ludique de références culturelles, artistiques et littéraires ; la référence à Rumplestiltskin, ce nain des contes de Grimm qui n'est vaincu que lorsque l'on connaît sa véritable identité, qui vient pour voler le bébé de la princesse mais qui pourtant l'aide à survivre -- le parallèle avec l'arrivée de Newton l'Anthéen est saisissant, très subtil, lui qui vient à la fois chercher de l'aide pour son peuple, sans révéler sa vraie nature, et se demande s'il va sauver l'humanité (de la guerre nucléaire à venir). Par défi ou par jeu, il brûle d'envie de se confier.

Si Thomas Newton décide en fin de compte de ne pas sauver l'humanité c'est qu'à travers ses yeux d'étranger, Tevis juge sa propre époque, le futur qu'il envisage, à la manière d'un Montesquieu ou d'un Swift (les voyages de Gulliver), et que ce qu'il fait voir à son extraterrestre trop humain n'a pas lieu d'être sauvé, en fin de compte.
Au-delà d'un roman historiquement daté, c'est un peu une fable universelle qui se déploie ; chaque époque a ses démons, mais chaque époque veut croire qu'il existe des "sauveurs" pour la juger, la sauver.

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samedi 15 mars 2008

Théâtre - Si ce n'est toi

J'avais fait tout une belle entrée en matière, sur le fait que j'allais pas souvent au théâtre, que ça avait un aspect sacré à mes yeux, parce que chaque représentation était unique, et qu'elle subsistait uniquement dans la mémoire des spectateurs, mais ce *miiip* de pc m'a tout effacé, et donc vous avez la version écourtée, parce que j'ai les nerfs. Gravement.

J'ai un faible tout particulier pour le dramaturge anglais Edward Bond, connu pour des grandes pièces, La compagnie des hommes, Pièces de guerre (mise en scènes par Alain Françon, avec Carlo Brandt, le magnifique), situées dans un futur apocalyptique qu'on espère ne jamais voir advenir, et d'autres plus courtes, qui sont d'après lui des sortes d'agrandissements de l'univers de base, telles Chaises ou encore Si ce n'est toi.

On va donc au théâtre un samedi soir, à la Criée, sur le Vieux Port, dans une toute petite salle, mais on est aussi en 2077, puisque c'est à cette époque que Bond situe l'action de sa pièce.
La scène est nue, grise, avec seulement une table et deux chaises noires. Une femme se tient assise, immobile pendant de longues minutes, tandis que la musique, lancinante, angoissante, structure le temps. On tape à la porte, après un long moment elle se lève et ouvre la porte à la volée, mais il n'y a personne. Elle se rassoit et on comprend que ce manège dure depuis un moment déjà.
Arrive son mari, puis son frère, plus tard, tous deux porteurs de leur propre vision de l'extérieur en crise.

Cette pièce se fonde selon moi sur l'irruption dans l'univers domestique maîtrisé -- cet appartement futuriste, gris, dépouillé, où mêmes les fenêtres ont été supprimées, dans cet avenir où les souvenirs, le passé ne sont plus tolérés -- du monde extérieur, perturbant, bouleversant l'équilibre précaire de la routine de l'intimité. Si on ne voit jamais personne derrière la porte, c'est justement parce que la porte n'est que le symbole, le seuil entre le monde connu et la chaos décrit par les deux personnages, puis par la femme quand elle sort à son tour.

La mise en scène est sobre, parce qu'elle use très justement d'effet classiques et maîtrisés : la musique, les éclairages. La musique, toujours la même, marque les moments où les personnages se retrouvent seuls en scène, seuls avec cette menace derrière la porte. La lumière, tantôt rasante, tantôt plus vive, provenant d'un côté ou de l'autre de la scène, symbolise les moments du jour et de la nuit, mais de manière chaotique, non linéaire.
D'autres éléments sont plus incertains, comme la symbolique du manteau réversible, d'un côté piqué de cuillers, de l'autre d'osselets, où le jeu de mot du titre français, Si ce n'est toi ("c'est donc ton frère" nous dit LaFontaine), renvoyant peut être à l'importance du personnage du frère, qui n'existe pas en anglais (Have I None)...

L'aspect fondamentalement dérangeant de cette pièce repose sur la mention constante de l'extérieur, son intrusion dans la routine, à travers les discours des personnages. J'ai appris récemment le mot technique pour parler de ce genre d'écriture, et je vais vous en faire part, il s'agit d'hypotyposes, le fait le faire apparaître par la parole des images dans l'esprit des spectateurs.
Bien que de l'autre côté de cette fausse porte de théâtre il n'y ait rien sinon un autre mur, qui figure un couloir, quand le mari l'ouvre et décrit ce qu'il voit au bout de la rue, on le voit avec lui, et quand les personnages racontent ce qu'ils ont vu dehors, on s'imagine l'avoir vu nous aussi.
C'est une sensation perturbante après coup, tant les scènes décrites tiennent plus de l'épisode de Doctor Who que d'une quelconque réalité référentielle connue du spectateur. Les scènes de suicide collectif, les gens, engoncés dans des manteaux, qui se suicident en se jetant d'un pont, coulant comme des pierres. On se figure aisément les gens perchés comme des oiseaux, leur chute.

Un autre aspect important de la pièce, est la notion de vérité, constamment niée, rendue impossible. Aussi bien dans l'univers domestique censément connu que dans ce vaste monde dévasté à l'extérieur, il ne peut y avoir de vérité, justement parce que ce que nous en savons, tout ce que nous voyons, passe par les récits des personnages, qui, bien que seulement trois sur scène, ne sont jamais au diapason.
Le mystère des suicidés, qui n'ont "plus de visage", qui ont subitement tous le même mode opératoire au même moment -- mais pas le même dans les deux récits de ces scènes, faits par le frère et le mari -- n'est jamais levé, pas plus que les raisons qui ont poussé cette société à bannir les souvenirs.

Dans cette multiplicité de "versions", le spectateur est perdu, il ne sait que croire. De la même façon, le propos de la pièce reste à la discrétion du spectateur. Faut-il y voir une critique d'un monde fascisant, qui interdit l'originalité (la mention du tableau dans le premier récit, ce tableau qu'un vieille femme pend à un clou sur un mur en ruine, comme si c'était un acte délictueux, ce tableau que le mari retourne voir, raccroche, puis la femme à son tour, au cours de son escapade), le changement (toute la psychose qui s'installe autour de l'appartenance des chaises à untel des époux et de l'intrusion de l'élément perturbateur qu'est le frère), allant même jusqu'à bannir les fenêtres qui, au lieu d'ouvrir sur un ailleurs possible, ne renvoyaient qu'un reflet de mort? Ou bien plus largement une mise en garde contre un futur terrifiant et pourtant, par bien des aspects, familier, proche?

C'est toute l'ambiguïté et le tour de force de cette pièce : montrer le néant, la destruction, la mort et en fait ne rien montrer, juste des gens aseptisés par le système, que leur humanité revient hanter.

Posté par nao_asakura à 23:12 - divers arts - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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